Parcourir sa route et rencontrer des merveilles, voilà le grand thème — spécialement le tien.
Cesare Pavese, Le métier de vivre

Nadine

Monsieur Georges, mon grand-père, chef de village. Grand, bel homme, blagueur. Mon père est parti du village à l’âge de dix-sept ans pour vivre en ville. Il est devenu pointeur. À l’époque, on travaillait dans les plantations, c’était lui qui comptabilisait le nombre de régimes de plantain : il pointait. Il était le seul à savoir lire et écrire. Mon père était jovial, social. D’après lui, c’était à lui que les blancs s’adressaient. Il a travaillé avec les Allemands pendant la guerre.

Ma mère a rejoint mon père à l’âge de quatorze ans. Un an après elle donnait naissance à mes deux grandes sœurs, des jumelles. Elle a eu quinze enfants. Elle a trop aimé son mari, c’était une femme soumise, même quand elle mourait elle a dit : « Moi je m’en vais mais occupez-vous de votre papa. » Elle faisait des petits commerces par-ci par-là. J’ai dit à maman : je ne pourrai jamais faire ce que toi tu as fait, je n’aurai pas plus de deux enfants. Je suis allée à l’école, j’ai été la première à avoir mon diplôme parce que j’étais la plus choyée : « Ne la dérangez pas, elle étudie ! ».

Je suis partie du Cameroun à vingt-huit ans pour Paris, pour une vie meilleure. Chez nous en Afrique quand on entend Paris ou l’Europe, en général c’est le paradis. Je suis arrivée en France, vivant dans un hôtel au mois. J’étais isolée, toute seule. Je ne suis pas venue en même temps que mes enfants, ils sont restés avec mes parents. Pendant quatre ou cinq ans, ce n’était pas du chocolat. Tu sors les diplômes du Cameroun, ça ne correspond à rien ici. Il fallait repartir à l’école, recommencer à bûcher, valider ses acquis.

Quand vous dites que vous allez au paradis et que vous n’arrivez pas à tenir, vous regardez en arrière. Quand je me lamentais, maman me disait : « Courage, ça va aller tu verras. » Mon père m’a toujours dit : « Quand tu pars, tu t’adaptes. Tu fais demi-tour ou tu avances. » C’est là que je me suis dit, comme lui : « J’y suis, j’y reste ! »

Si dans la vie tu n’as pas des personnes comme mon père et ma mère, tu ne peux pas évoluer. J’étais secrétaire de direction, maintenant je veux m’occuper des enfants handicapés, malades. C’est comme si je devais quelque chose à ces enfants malades, je ne sais pas pourquoi. Mon père a été malade et je m’en occupais, j’ai vu qu’il a trop souffert, c’est pour ça.