Parcourir sa route et rencontrer des merveilles, voilà le grand thème — spécialement le tien.
Cesare Pavese, Le métier de vivre

Pour elle

Pour elle,

Ce terme Généalogie est rattaché à la famille. Pourtant les différentes influences que l’on reçoit peuvent aussi bien provenir d’un livre. Bourdieu par exemple, malgré la passion qu’elle éprouva à le lire, eut sur elle un effet très négatif. Dans son livre « Le sens de la distinction » où il traite du déterminisme des classes sociales, elle avait l’impression qu’il la perçait à jour par rapport au milieu duquel elle provenait et qu’elle n’avait pas d’issue. Il décryptait tout ce qui s’était passé dans sa famille, un milieu peu cultivé, c’était douloureux, aujourd’hui elle peut dire que ça ne l’a pas aidée. Au contraire, elle fut soulagée et ravie de croiser le livre d’Annie Ernaux « La place », qui décrivait si bien le décalage entre son milieu d’origine et ceux qu’elle découvrit au fur et à mesure de ses études.

Lorsqu’elle réfléchit à son itinéraire, elle réalise à quel point l’influence de certains enseignants a été importante.
Le premier qui a compté était un professeur de mathématiques en terminale, par ailleurs sociologue. Elle avait été orientée vers un bac connoté poubelle — elle deviendra plus tard conseillère d’orientation ! — il n’y avait que quatre filles, elle ne savait pas quoi faire après ce bac commercial et la suite logique par rapport à ses parents était de faire un BTS en publicité, mais elle était très à gauche à l’époque et la publicité était le symbole de la société capitaliste. Ce professeur qui l’avait prise en sympathie lui conseilla d’aller en sociologie.
Elle avait une idée très floue de ce que pouvait être la sociologie. Elle arriva à Nanterre dans les années post 68, on décidait de certains cours à main levée, c’était la mise en cause de la légitimité de l’enseignement, la question posée de sa transmission, c’était passionnant. Elle ne comprenait parfois qu’un tiers des cours, le vocabulaire était très élaboré, elle n’avait pas l’habitude. Ce professeur avait pensé que la sociologie lui donnerait des atouts pour aller en pub après, et c’est ce qui s’est passé. Elle a donc fait les deux en même temps, continuant à aller à Nanterre où elle ne disait surtout pas qu’elle était en publicité et en pub où elle n’arrêtait pas de dire qu’elle faisait socio. Elle choisissait toujours des thèmes de campagne proches de ses convictions : pour la propreté dans les villes, tout ce qui pouvait relever du mieux-être, du mieux vivre ensemble, surtout pas les lessives, les produits de consommation. Mais c’était des univers trop différents. L’été, elle partit en kibboutz pour voir ce qu’était un système collectiviste. À son retour elle démissionna de la publicité pour ne plus faire que de la sociologie. Elle fut surprise que ses parents la comprennent aussi bien.
Après la sociologie, elle étudia les sciences de l’éducation, la psychologie. Là, elle rencontra un autre professeur qui la soutint énormément. Elle écrivit son mémoire sur l’identité qu’on peut avoir selon les groupes d’appartenance auxquels on se rattache.

Ces enseignants qui l’accompagnèrent dans ses choix étaient d’autant plus importants qu’elle était issue d’un milieu où tous ces codes qu’elle découvrait étaient inconnus.
Elle avait parfois honte de son milieu d’origine.
Du côté de son père, une très grande pauvreté. Issu d’une famille nombreuse, la plus pauvre d’un village dans la Sarthe, son père subit l’humiliation par rapport à cette famille pointée du doigt ; il en a énormément souffert, il fut le seul ensuite à sortir de son milieu.
À ses yeux il était une sorte de parvenu, elle était très sévère à l’adolescence. Il représentait le cliché type de la personne qui part de rien et matériellement arrive à quelque chose mais sans aucune culture et en étant très à droite. Lui s’en était sorti et ne supportait pas que les autres ne puissent pas en faire autant.

Son père avait commencé à travailler à l’âge de neuf ans dans les fermes, il dormait dans l’écurie. Ensuite il multiplia les petits boulots, il était ambitieux, il se retrouva commerçant à Paris où il rencontra sa mère, elle-même fille de petits commerçants sur quatre générations parisiennes, ce qui était assez rare et a toujours suscité en elle une certaine fierté.
Pour son père, la valeur avait toujours été le travail, c’était un passionné du travail. Ils eurent un commerce de comestibles, alimentation générale, ils prirent des gérances, puis arrivèrent les grandes surfaces. Son père rejoignit un ami dans le bâtiment et devint chef d’entrepôt d’une entreprise en plein essor, avec un poste à responsabilités important alors qu’il avait du mal à faire les divisions. Il restait le soir à faire ses comptes avec sa calculatrice pour ne jamais montrer ses failles. Elle était loin de comprendre à cette époque à quel point il ramait.
Elle se souvient d’un épisode à ses yeux particulièrement révélateur : un jour un représentant de l’Encyclopédie Universalis était passé chez ses parents et les avait convaincus de l’acheter. Elle était en colère contre ce représentant qui avait abusé de la naïve confiance de ses parents. Et elle avait honte de voir ses parents si naïvement fiers d’avoir cette encyclopédie alors qu’ils étaient incapables de s’en servir. Pour eux, ça faisait bien dans la bibliothèque. Plus tard elle récupéra cette encyclopédie.

Son père aurait aimé qu’elle soit ambitieuse, chef d’entreprise. Elle choisit la fonction publique.
Elle s’opposa à lui pendant très longtemps, elle sait pourtant que c’est de lui qu’elle tient cet attachement au travail. Elle refusa son aide et finança elle-même ses études. Elle réalisa plus tard à quel point elle l’avait blessé puisque pour lui, tout ce mal qu’il se donnait était pour elle.
Elle devint conseillère d’orientation psychologue. Elle est toujours restée très sensible à cette question de l’humiliation. Lors des conseils de classe, elle souffrait beaucoup d’être témoin de jugements si sévères et catégoriques que certains professeurs portaient sur des adolescents en difficulté mais aussi en plein devenir. Elle finit par partir.

Aujourd’hui elle éprouve une certaine fierté à travailler dans un milieu où l’éthique du respect, de l’accueil du public est très forte et présente.
Elle a l’impression de participer à une sorte de « réparation » auprès de certains publics lorsqu’ils peuvent accéder à l’obtention d’un diplôme par la VAE (validation des acquis de l’expérience), une reconnaissance qu’ils croyaient à jamais hors de portée. Mais elle déplore l’importance encore trop grande accordée à l’écrit : pour certaines personnes, les compétences échappent parfois à l’élaboration écrite.