Parcourir sa route et rencontrer des merveilles, voilà le grand thème — spécialement le tien.
Cesare Pavese, Le métier de vivre

Florian

Tout concourt en réalité à donner vie à la parole d'Hannah Arrendt :

Elle analyse ici la condition objective du travailleur des sociétés modernes c'est-à-dire post industrielles, qu'il soit au chômage ou non, selon que l'on comprenne le mot « travail » en tant que métier productif ou bien en tant qu'emploi. Dans un cas, l'analyse s'adresse aux travailleurs dont l’existence perd en signification dès lors qu'ils perdent le moyen d’être productifs par le travail. Dans un autre cas, elle fait allusion au basculement d'une société industrielle avec des métiers à valeur ajoutée visible immédiatement vers une société de services dans laquelle le travailleur se trouve détaché du résultat de son travail.

Après deux mois et demi de période d’essai dans une société d'édition de logiciels financiers, mon employeur a décidé de se passer de mes services, au motif d'une inadéquation avec l'équipe déjà en place. C'était ma première expérience dans un environnement SSII et cette expérience, aussi courte fût-elle, a donné une orientation à ma recherche. Grâce à elle, j'ai pu accoler un titre très spécifique à mon profil et identifier les compétences associées qui attirent les employeurs.

Avec ces nouvelles connaissances méthodiques de recherche d'emploi, ma recherche s'est avérée extrêmement efficace et je n'ai eu qu'à publier mon CV sur des sites de banque de CV type monster, apec, cadreemploi, pour être régulièrement contacté par des cabinets de recrutement et sociétés de conseil, tout en continuant à candidater à des postes en interne directement sur le site rh de différentes sociétés, ce qui est une démarche plus frustrante car ces dernières mettent bien plus longtemps à répondre.

Chaque rendez-vous pris représente un entraînement et un affinage pour sa recherche. Le processus de recrutement est une opération de séduction mutuelle qui prend du temps, de la réflexion et s'avère malheureusement plus efficace lorsqu'on n'est pas désespéré. Avoir ce temps-là est en réalité un luxe inouï et disposer de quelques mois devant soi est un avantage certain pour son bien-être et la qualité de sa recherche. Cela permet de pouvoir rencontrer et discuter avec le plus de personnes possible, de milieux et secteurs divers, car chacun est susceptible d'apporter un point de vue intéressant et complémentaire à la recherche d'emploi.

Du point de vue d'un recruteur, un emploi représente une somme de compétences développées et mises en application qu'il faut savoir mettre en valeur. En tant que demandeur d'emploi, on se rend ainsi compte que le métier que l'on exerce doit s'inscrire dans une perspective d'apprentissage et d'évolution continue qui doit être un atout pour une recherche d'emploi futur. Avoir du temps offre la capacité de choisir l'employeur qui représente le meilleur investissement de son temps justement pour l'avenir.

En réalité tout ceci (élaboration du CV, mise en ligne, candidature spécifique, rencontres et discussions et même périodes d'attente) représente une charge de travail comparable à un emploi à plein temps. Or cela devrait être une préoccupation certes majeure mais limitée, laissant place à d'autres activités d’intérêt personnel, de curiosité, de formation, de sport, etc. Car poursuivre ses propres activités représente un moyen d’entretenir un réseau amical très utile moralement mais aussi professionnellement au hasard de rencontres et bonne fortune.

De ce point de vue, "être sans emploi" ne signifie donc pas être inactif mais en réalité exactement le contraire : c'est être en train d'investir son temps, son attention et ses efforts aux activités multiples et variées de recherche de travail, et ça c'est du boulot !

Bien sûr, chaque demandeur d'emploi est dans une situation socio-professionnelle différente, avec des typologies de recherche et des ambitions variées. Mais le lien entre tous doit être la recherche de contacts humains, de conseils variés de la part de personnes qu'il faut savoir écouter.

Être demandeur d'emploi signifie très souvent isolement, voire ostracisme et il faut pouvoir le surmonter. Voilà ce qui touche à la dignité, voilà ce qui frustre, voilà ce qui blesse.

La mise en place de lieux, événements et associations d'aide au retour à l'emploi aide à combattre l'enfermement en créant du lien et un espace de parole et d'expression, véritable défi pour des personnes dont les difficultés quotidiennes éclipsent légitimement l'ouverture aux autres.

La frustration est d'autant plus grande que très souvent, dans nos société modernes post industrielles, les travailleurs occupent des fonctions atomisées et opaques, qui ont bien sûr un rôle dans la création de richesse, mais sont souvent très peu connues des gens en dehors du marché de l'emploi. Cette connaissance des nouveaux métiers représente un défi supplémentaire à surmonter, grâce notamment aux réseaux de connaissances.