Parcourir sa route et rencontrer des merveilles, voilà le grand thème — spécialement le tien.
Cesare Pavese, Le métier de vivre

Eliott G

J'ai choisi ce texte d'Alternatives économiques car il décrit de manière assez juste le statut de demandeur d'emploi. Je me retrouve dans la description qui est faite d'un rendez-vous type avec les conseillers de Pôle emploi (qui ne ressemble qu'à un contrôle du nombre de candidatures envoyées, seul indicateur de sa recherche d'emploi.) 
"Qu'est ce que j'ai envie de faire aujourd'hui que je n'ai jamais eu le temps de faire?" est clairement une phrase qui me vient à l'esprit lorsque que j'ouvre les yeux le matin.

Nabil

Je suis chômeur. Je préfère dire comme c’est tendance (notamment sur les réseaux sociaux) en « recherche d’opportunité ». Pour me rassurer peut-être : malgré mon statut, je suis quelqu’un.
J’ai 32 ans, un âge où l’on s'imagine avoir une vie stable : un emploi que l’on aime, une belle maison, des enfants…
Ce rêve de vie rangée m’était presque offert sur un plateau, étant employé depuis dix ans dans une société pour laquelle bon nombre de personnes rêvent de travailler.
Une décennie de recherches et de remise en question permanente pour tenter de trouver sa vocation. Avec un BTS commercial (choisi par élimination plus que par envie), je ne peux prétendre à des postes dimensionnés. Je profite alors de la mobilité en interne pour évoluer « verticalement » comme ils disent : j’ai exercé des postes pour lesquels j’avais la plus grande aversion…On finit par s’étonner soi-même, la machine de l’entreprise est capable de créer des êtres «bêtes et disciplinés» : on arrive non sans peine à occuper un poste en décalage complet avec ses valeurs, sa personnalité.
Jusqu’au moment où des situations de violence extrême surviennent dans les rapports humains : l’esprit, le corps ne suit plus. On sombre alors dans le « burn out», cet anglicisme utilisé pour parler d’épuisement, de dépression. Il faut en passer par là pour que les choses changent. Le lien avec son entreprise est difficile à défaire surtout quand on entend partout « chômage », « crise ».... Il faut se faire violence pour oser une démarche de reconversion. Néanmoins c’est la seule option de survie que j’ai trouvée. Choix difficile car l'entreprise, quoi qu’on en dise, perçoit cela d’un mauvais œil. La reconversion est considérée comme un questionnement sur soi, donc une possible envie de partir. Peu importe, pour la première fois j’ai un objectif, j’arrive à me projeter… Ces journées qui n’avaient jusqu’ici aucun sens sont moins douloureuses à supporter, surtout quand on souhaite se diriger vers un métier créatif. 

Les démarches administratives passées, les remarques des collègues (qui vous prennent pour un fou) ignorées, les rendez-vous RH, écoles, organismes de financement... rien ne m’arrête : je veux faire autre chose.
Le retour sur les bancs de l’école n’est pas simple, je me retrouve avec des élèves qui ont fait les beaux-arts. Petit à petit, on trouve sa place. Je redouble d’effort à la maison pour tenter de rattraper mes lacunes. Ma motivation est payante. Je me sens légitime à exercer un tel métier.
Malgré le travail que cela demande, l'année passe à une vitesse folle. Je réintègre mon ancien poste, mais à la lumière de cette nouvelle expérience, je n’hésite plus : je quitte tout, et même le cœur léger. Je porte un regard presque peiné sur mes collègues dont la situation n'a pas évolué d'un iota alors qu’en neuf mois j’ai appris tellement de choses !
Pour la première fois, je m’inscris au pôle emploi.
Le métier que je vise est touché de plein fouet par la crise. Retour à la réalité, questionnement, remise en question et même regrets. Pourquoi suis-je parti ?
La recherche d'emploi est devenu un job à temps complet. Cela ne devrait pas être le cas. Je n'hésite pas à alterner travail et détente. C’est vital car au niveau du mental c’est les montagnes russes. Penser à soi, se recentrer sur sa personne. Cela n'a rien d'égoïste. Juste écouter son “moi profond” afin qu'il se sente exister.
Je m’emploie aujourd’hui à prendre le temps de faire tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire durant ces dix dernières années. Je ne culpabilise plus du tout de prendre du temps pour moi : dès que j’en ai l’opportunité, je voyage, je vais au musée, au théâtre. J’extériorise la frustration que j'éprouve en m’initiant à des sports de combat ou à la relaxation. Assister à des groupes de paroles, lire, m’auto-former. Tout ça prend beaucoup de temps, je m’éparpille, je me perds, me retrouve.  Je rencontre des personnes qui ont vécu les mêmes choses : je ne suis pas fou.
Même si la société nous le rappelle à chaque instant, je désapprends le fait que je me résume à un métier, une fonction. Je suis moi par mes idées, mes convictions, mes passions, mes engagements et tout cela passe par la connaissance de soi-même.
Durant cette année de chômage, j’ai plus appris sur moi qu’en quatre ans. Je suis persuadé que je gagne du temps bien que j’aie pu avoir ce sentiment au départ d’en perdre.
Encore faut-il savoir utiliser ce temps et s’instaurer une discipline car on peut facilement sombrer dans l’inaction. Avoir sur votre ordinateur différentes "To do list" vous aident à faire ce que vous voulez faire : cela peut prendre plusieurs mois mais vous finirez par concrétiser.
J’ai même un post it « un jour peut être » sur lequel je note mes rêves que je souhaiterais un jour réaliser : en un an j’en ai déjà réalisé deux.
J’ignore encore ce que mon avenir professionnel me réserve, si je ne serai pas contraint de revenir à mon ancien métier. Qu’importe, fort de cette expérience de chômeur j’avance avec moins de craintes.